ERNST HÄUSLER L'AVENTURIER VOYAGEUR

"LE CHEMINEAU"

Extrait du journal intime de Ernst et Elsa HÄUSLER.

Archives © DB

Traduction Irène G

Mise en page, arrangements et commentaires  Claude L

Préface.

La traduction étant parfois "brute de décoffrage", j'ai pris quelques libertés afin de permettre aux lecteurs d'éprouver d'avantage de plaisir à la lecture de cette fantastique aventure. Je pense néanmoins avoir respecté le sens profond du journal intime de Ernst HÄUSLER.

Monsieur Ernst HÄUSLER est né le 23 Novembre 1908 à Zurich (Suisse).

Printemps 1931, Ernst HÄUSLER demeure 1 bis, rue Heinrich à BILLANCOURT. Le 5 mai de la même année à environ 17 heures, messieurs Morel et Puthet de la maison M.G.C terminent de clouer une caisse en bois de chêne brut contenant  une 350 N3(nouveau réservoir). Destination du colis : BILLANCOURT, gare de Bercy. A l'issue Marcel Guiguet expédie par les services des postes et télégraphes la facture N° 1526 à destination de Ernst HÄUSLER. Ce dernier acquitte la somme de 6766 frs. Notre aventurier devient l'heureux propriétaire d'une motocyclette M.G.C de type N3 N°1022, équipée d'un moteur J.A.P 350 cm3 culbuté N°37408; d'un carburateur Amal N°49746, d'une boite de vitesse Burman N°55608, d'une magnéto-dynamo N°112417/10322. La machine de Ernst HÄUSLER comporte quelques équipements de luxe, un compteur de vitesse, une montre ... et en prévision de quelques voyages, un siège arrière M.G.C et ses repose-pieds.

"Si elles pouvaient parler ! Les motos aussi auraient des choses passionnantes à raconter sur leur longue vie riche en péripéties. Tout comme l'homme, elles furent marquées par leur temps et par ce qu'elles ont vécus au cours d'une longue vie agitée. Pour ma M.G.C, je peux raconter ses histoires en remerciement des services hors de prix qu'elle m'a rendu pendant des dizaines d'années, à moi son conducteur qui l'eut neuve.

La N3 rebaptisée "le chemineau"

 

Nous sommes en présence d'un modèle naît juste après les dernières "écrémeuses". Elle hérite de la fourche Brampton grand modèle et des haubans courbes. Les équipements grand-raid sont fabriqués par le propriétaire. N3 version printemps 1931.

Tourisme.

Elle est très probablement la seule M.G.C existante en Suisse, donc d'une véritable rareté-vétérane". Comme le constructeur me le disait, il n'y eut qu'environ 300 engins de construits en tout.

Adolescent, j'étais un fan mordu de la moto et ne pouvait m'empêcher d'être un "bricoleur vagabond" à condition bien sur de pouvoir démarrer la belle, qui selon ses caprices, m'obligeait parfois à expier le méfait en la poussant pour rentrer à la maison. Mais je ne me fis que rarement avoir !

 

 

Amour au premier regard

1930, je roulais ma bosse avec ma femme en France sur la route de Givors (en dessous de Lyon) à Grasse. Je rencontrai deux hommes sur des machines comme je n'en avais encore jamais vues. Leur beauté classique, leur puissance et leur élégance me laissèrent coi. Moi, sans argent, pauvre diable.

Car les salaires étaient alors misérables. Ils suffisaient tout juste pour se remplir la panse. Nous vivions modestement dans une pension. En un mot, c'était dérisoire !

Là dessus, je trouvais du travail dans les usines Renault de Paris en juillet. Bientôt ma femme aussi, les salaires n'étaient pas mauvais ! On pouvait économiser en menant une vie modeste, et savais ce que j'attendais de notre vie ! Nous économisâmes franc par franc pour qu'arrive vite le fier bonheur !

Au salon de la moto d'octobre 1930, j'ai revue l'engin : miracle. Le roi Norton y était aussi, et pour nous deux l'embarras du choix. Les marques luttaient en moi pour la victoire ou la défaite. Du roi Norton "le rapide", il ne fut pas question. Cela veut dire quelque chose, car la M.G.C était un super véhicule qui honore son constructeur.

Son nom : Marcel Guiguet. Il possédait une petite usine à Corbelin, Isère. Nous économisâmes donc deux fois plus et avec trois fois plus d'application. Nous nous limitions même dans la nourriture. Le matin nous ne prenions que du café nature, à midi, des frites en cornets. On se gardaient surtout de tout ce qui était cher, le soir aussi les mets devaient être économiques. Ainsi, on put réunir en six mois la somme de 1600 frs Suisses.

 

Sur le garde boue avant de la M.G.C, Ernst inscrit à la peinture blanche les noms des villes traversées lors de ses nombreux voyages : Paris, Zürich, Madrid, Anvers, Barcelone, Andorre, Saragosse, Bruxelles, Biarritz, Amsterdam, H ?, Luxembourg, Toulon, Köln, Rotterdam, Bern, Bordeaux, Londres, Verdun, Lyon, Munich, Vaduz.

 

La N3 d'Ernst HÄUSLER est très vite équipée type "grand raid".

 Nous aimions le camping, qui à cette époque était uniquement sauvage !

Enfin, elle est à nous !

Au printemps 1931, arrive le jour tant attendu, dont je me rappelle parfaitement bien. Elle arrive à la gare de Bercy, ou j'allais la chercher en voiture. J'eus quelque peine à attendre le premier coup de kick ! J'étais si excité, que je me comportais comme une poule que l'on chasse. Je montai sur un trottoir, par delà le rebord de pierre et fis, à mon grand dam, une bosse au tuyau d'échappement.

C'était la première déveine, parmi d'autre qui allaient suivre; avec elle, j'ai souvent payé la jouissance de ce sport, mais cela ne m'a jamais découragé, même si parfois j'ai furieusement juré !

La M.G.C était la 500ème de la série (certainement une erreur de l'auteur, car la N3 de Ernst HÄUSLER porte le numéro 1022.). Mais je savais d'avance que je n'étais pas là encore, à la hauteur. Il est souvent plus intelligent d'avoir peur, que de se trouver trop tôt dans un cercueil !

Le 22 mai 1931, je réussi facilement l'examen du permis de conduire les motocycles à deux roues. Nous avions juste à faire un huit. C'était plus facile de réussir qu'aujourd'hui.

Il n'y avait plus rien en travers de notre route, sauf l'envie de voyager à travers la France, pour autant que le peu de loisirs nous le permette, car il n'y avait pas encore congé le samedi. Et "fêter le saint lundi" entrait en contradiction avec nos obligations professionnelles.

Ou devait nous conduire notre premier grand voyage ? Chez nous en Suisse bien sûr. Nos familles devaient sentir à quel point le destin nous était clément. Mais très vite, avec nous trois Elsa, la moto et moi, il y eut aussi la sorcière panne ! Un phare se brisa en deux à cause des pavés inégaux, mais aussi un tambour de frein.

Nous primes la route nationale 19 vers la Suisse, route que nous prîmes six fois au cours de l'année : au printemps, en été, en hiver, par la canicule, le froid et la pluie. Le confort automobile nous indifférait.

La première fois nous ne fîmes pas la route d'un seul trait, la moitié du trajet me suffit ! Je n'avais pas encore osé pousser les gaz à fond, de peur de nous retrouver éjectés. Elsa devait me prévenir lorsque les voitures s'apprêtaient à nous doubler. La route était étroite, je roulais bien à droite, car j'avais la trouille que les voitures nous entortillent.

 

Les voyages d'autrefois étaient souvent une torture

Lors de chaque voyage Paris-Zurich et retour, il y avait les coups du sort et les pannes.

Une fois c'était l'aimant de la magnéto qui s'était déplacé. Une autre fois la chaine d'entrainement de la magnéto qui sauta de son pignon.

Une autre fois encore l'axe de la roue avant se voila. C'en était fini du voyage ! On parvint à la gare la plus proche en traînant l'engin ce qui ne fut pas sans dommages et il s'en fallut de peu que l'engin dévale tout seul la pente. Il allait trop vite, et il me fallait beaucoup d'énergie pour le contrer au niveau du pilotage. J'effectuais les réajustements nécessaires pour compenser les effets de la fourche abimée.

Le voyage de Noël 1932 fut une torture. Sous la neige, nous roulions dans les traces, heureusement que les voitures nous laissaient royalement la place. Je pilotais avec prudence, sans chercher à faire la course. Nous faisions souvent des pauses café, de façon à éviter "les tremblements". En haut de Bözberg, mes larmes gelèrent, car je ne portais pas de lunettes (depuis lors, j'en ai assez des sports d'hiver).

Sur le chemin du retour, la route était verglacée en Alsace. Il nous fallut confier notre engin au train, après avoir préalablement effectué plusieurs dérapages. Une fois confortablement installé dans un wagon, nous vîmes que le temps devenait plus propice. Le climat joue souvent des tours dans la vie. Aujourd'hui je ne tenterais plus un tel voyage, on y risque bien trop sa peau.

A nouveau, l'aimant de la magnéto s'était déplacé ! la poisse ! Puis durant d'autres voyages également, m'obligeant à trouver la solution.

Je décidais de trouver "La pierre philosophale", obligeant ce satané aimant à rester en position dans une rainure que péniblement à l'aide de burins et de limes je réalisa dans sa partie inférieure. Ce que le constructeur avait omit de faire.

Une autre fois, près de Rheinfelden, le moteur cassa. Au bord de la route je démontais le cylindre, à ma grande stupeur le segment supérieur du piston était en miettes et l'un des morceaux s'était logé dans la soupape d'échappement. Nous avons reliés Paris telle quelle ! sans segment supérieur ! Malgré tout le moteur fonctionnait correctement.

Lors d'une excursion de printemps, dans la magnifique région parisienne, le moteur fut encore plus fatigué. Il faisait un bruit bizarre, c'était très inquiétant, le bruit parvenait du bas moteur au niveau du vilebrequin. Je découvrais avec effroi un trou dans le carter. Un mécano auto fit au mieux, avec succès, il parvint adroitement a remettre en route notre engin.

Au bord de la route je démontais le cylindre.

A ma grande stupeur le segment supérieur du piston était en miettes et l'un des morceaux s'était logé dans la soupape d'échappement.

Elsa Häusler qui nous n'en doutons pas, devait apprécier le temps des "poses pannes".

 

La moto dans la chambre à coucher.

 Ascension des Pyrénées 1933.

 

La moto dans la chambre à coucher

Quand nous trouvâmes un F1 dans un rez-de-chaussée, la M.G.C pouvait loger avec nous. Lors des dimanches pluvieux, calmes et froid, j'étais plus souvent assis sur ma moto que sur une chaise ou un lit. Quand il faisait beau, nous nous rattrapions en faisant des ballades.

Que n'ai-je pas essayé, sur cette machine, remplacé, graissé, nettoyé ! En France beaucoup de choses étaient possibles sans autorisation préalable. J'aurais pu en boucher un coin à plus d'un concierge suisse. Je pouvais par exemple construire un feu stop sur l'arrière de la motocyclette. Cette inscription était belle à voir de nuit !

Par manque d'expérience dans l'entretien des moteurs, j'eus quelques déboires ! Suite à une une rupture de soupape, le boitier de culbuteur ce brisa en mille morceaux ! Un apprenti ne devient compagnon qu'après des années. La lumière des phares était un mal chronique, car la Magnéto-France, était de la camelote. Après plusieurs années de routes obscures, je lui trouvais une remplaçante ! Je la jeta à la poubelle en regrettant de ne pas l'avoir fait plus tôt, car elle nous avait souvent laissé complètement tomber.

Même cela ne parvint pas à amoindrir notre envie de voyager. Il n'était pas possible de tempérer notre aspiration aux voyages, à la liberté, à la découverte de paysages et de villes dans les contrées étrangères, tout bien choisi et obtenu par la volonté. Le cercle de Paris s'agrandit toujours plus, pour autant que nous en eûmes le temps avant l'hiver.

Jusqu'alors, je n'ai rien écrit de mes voyages, sauf sur celui en Espagne de 1933 qui parut en 1973/74 dans le MSS. Comment ces voyages sont-ils encore toujours dans ma mémoire ? Pour les restituer, j'ai pratiqué des jeux d'esprit. Nous avons toujours pris les voyages au sérieux, nous y étions par le cœur et par la raison, ne sachant jamais si ce serait le dernier.

Pour nous la moto était le moyen d'atteindre notre but, toujours découvrir de nouveaux pays. Nous n'en avions jamais assez, parfois avec de la colère, parfois avec ravissement.

 

L'Allemagne, le Benelux, la France, l'Angleterre.

En 1932, commença le voyage d'une certaine longueur, vers le Luxembourg, l'Allemagne, la Hollande et la Belgique. Le circuit se passa de façon heureuse, sans panne.

Le voyage de Pâques en 1932 à Angoulême fut magnifique. Je l'aurait bien refait, mais cela était contre mes principes, selon lesquels chaque voyage doit être unique (sauf nécessité).

Une fois, nous avons accompagné des Suisses, lors du tour de France, jusqu'à leur étape suivante. Le voyage était horrifiant à cause des nombreux spectateurs déchaînés. Risquant des chutes, nous nous faufilâmes dans les ruelles les plus étroites.

Nous aimions par dessus tout voyager, et savions tirer la leçon de toutes ces expériences parfois difficiles. Nos voyages nous l'ont assez prouvé, c'est seulement par le combat que l'on se fortifie. David parvint à terrasser le géant Goliath par le courage !

La même année le voyage à Londres ne se déroula pas sans peine ! Arrivés de nuit à Douvres, par cargo, sans avoir dormi, on ne nous laissa pas aller plus loin. Et c'est seulement lorsque nous eûmes payé le prime d'assurance responsabilité civile et après un temps attente éprouvant pour le nerfs, que l'on nous libéra. Mort de fatigue, en colère. Je m'épargnai d'abord tout effort, en m'allongeant nonchalamment dans l'herbe pour plusieurs heures, jusqu'a que j'eue envie de profiter de la suite du voyage.

Les voyages organisés, bien planifiés, ne sont pas de l'art ! Nous nous fiions toujours au destin !

Parfois nous avions de la chance dans les recherches d'hôtels, le lit et la nourriture étaient quelquefois infectes. Nous n'avons jamais fait de réservation. Si on a pas peur de l'inhabituelle, on profite des voyages, qui nous apportent deux fois plus. C'est ainsi que nous eûmes vraiment de la veine à Londres. Nous étions dans un pub où une femme nous invita à rester là à bon marché pendant quelques jour. Son fils nous montra beaucoup de chose à Londres.

Nous ne fûmes pas épargnés par les chutes, même graves ! Mais nous nous en sommes toujours tirés à bon compte. Nous ne nous sommes jamais fait de fractures. Seule la M.G.C en a eues, mais elle y était habituée !

Nous n'avons pas eu d'accrochages, je ne veux pas me vanter d'être un as de la conduite, car souvent notre ange protecteur "veine" nous assistait.

Une fois, cela sentit le roussi quand une voiture arriva sur la route, sortant brusquement d'un chemin de terre. Effrayé, je freinai trop violemment, sur la route mouillée, ce qui me fit perdre le contrôle de l'engin. Par chance, nous dérapâmes un bon bout de temps, dans le bon axe. de la route. Nous fûmes quittes pour un juron lancé à l'encontre du chauffeur.

Une autre fois il fallut agir intelligemment pour que la M.G.C n'aie aucun dégât. Nous descendions une colline, le frein ne répondit plus, au moment ou une voiture était devant nous. Je tentai donc de contrer cela en faisant signe au chauffeur qu'il fallait qu'il s'écarte ! ce qu'il compris par bonheur !

Nous aimions par dessus tout voyager.

 Port de Bordeaux 1933.

 Paris 1933.

 

Retour en Suisse en 1934.

Retour Laborieux.

En mars 1934, nous rentrâmes définitivement chez nous. Cela devait être le voyage du désespoir, du manque de moral. En France nous n'étions logés qu'en meublé, c'est pourquoi tout notre avoir tenant en trois valises, nous tentâmes d'effectuer notre retour en moto. La M.G.C a tracté une remorque à vélo. Qu'est ce que nous avons pu avoir là comme pannes !

Les rayons de la remorque ont déchiré les jantes. Les pneus en caoutchouc plein nous précédaient souvent quand ils se détachaient des jantes. Nous étions penauds et tristes. Ce n'était pas un plaisir, mais un cauchemar. Je frappai l'engin de coup de botte, à mi-parcours pour qu'il crève au bord de la route. Une voiture prit nos valises en charge jusqu'à la gare la plus proche.

Il pleuvait très souvent et il faisait froid. Nous ne faisions des arrêts pipi que quand c'était nécessaire, car il nous arriva plus grave. L'aimant céda et ne fit plus son travail. Je le démontai plusieurs fois pour le contrôler, mais ne trouva jamais la faille. Si j'avais fait des essais de démarrage de nuit, j'aurais probablement été sur la piste de la faille (il est facile de dire après coup : si j'avais ...). Si la hantise de la "panne" me hanter déjà de jour, je n'avais pas envie de faire des voyages nocturnes, alors que l'humidité et le froid nous pénétraient déjà de jour.

C'est ainsi qu'au lieu de durer un jour, le voyage en dura cinq, ce qui nous remplit particulièrement d'amertume. Parfois le moteur avais la lubie de fonctionner, parfois plus. Parfois il faisait grève, parfois il faisait son travail. Mon indispensable véhicule, lui même, se cabrait quand j'était accroupi au bord de la route, désespéré à en hurler.

A Rapperswil SA, un matin le moteur ne démarra plus du tout et c'en était fait de ma patience. Je portai, en auto-stop, la magnéto dans un garage spécialisé dans l'électricité auto. Et ce fut ici la fin de la grande misère, nous étions proches d'une fin heureuse. Le balai avait une fissure, invisible, par lequel passait le courant d'allumage par temps humide, et se fixait sur la pièce métallique voisine. On ne pouvait la voir que quand on la faisait tourner très vite.

Quand le diable se ligue avec la sorcière malchance, il est évident qu'on est le dindon.

 

La suite au prochain numéro !!!

.

 

 

 

.

 

.

 

 

 

.

 

.

 

 

 

.

 

.

 

 

 

.

 

.